Lutter contre le décrochage, agir pour l’école

Le décrochage scolaire, jusqu’à la moitié des années 2000, n’était pas une préoccupation majeure pour le système éducatif. Confondu avec l’échec scolaire, dont il était sensé être le résultat, considéré comme la résultante d’un choix individuel ou d’une stratégie familiale, il ne posait pas de problème en soi.
Bien sûr, les sciences de l’éducation s’étaient appropriées cette problématique, de nombreux articles et ouvrages en témoignent1. Cependant, ce travail d’analyse et de caractérisation du phénomène n’irriguait pas, loin s’en faut, les politiques éducatives, tant nationales que locales. A partir de 2009, la lutte conte le décrochage scolaire est devenu un enjeu central des politiques éducatives. Présentée comme une priorité, elle donne lieu à la mise en place de grands programmes, souvent dotés de moyens, réunissant l’ensemble des acteurs éducatifs. Des objectifs chiffrés sont fixés (moins 20000 par an), chaque rectorat devant s’impliquer dans ce combat, en collaboration avec les collectivités locales. Pour autant, il persiste une ambigüité, le traité de Lisbonne précise, en 2009, dans un chapitre intitulé « La lutte contre le décrochage scolaire : un enjeu économique et social majeur » que « Les conséquences sociales du décrochage sont considérables : les décrocheurs alimentent chaque année le nombre déjà bien trop élevé de jeunes en rupture de ban et de société, sans perspective d’emploi. Les conséquences économiques ne le sont pas moins : coût des multiples dispositifs de remédiation et de réinsertion sociale, coûts de santé et de protection sociale, coût de la délinquance de jeunes en déshérence. La réduction du nombre de ces « sorties précoces » est donc un défi pour notre pays et un enjeu majeur de cohésion sociale »2. On voit bien là que l’enjeu de la lutte contre le décrochage se situe plus au niveau de ses conséquences économiques et globales pour la société, que pour l’adolescent lui-même. En tant qu’éducateur, la lutte contre le décrochage doit avant tout permettre l’accès à un cadre éducatif le plus ambitieux possible pour un maximum de jeunes dans leur développement intellectuel, culturel et social.

Pour illustrer les enjeux inhérents à la lutte contre les ruptures scolaires, lorsqu’on les aborde sur un plan pédagogique et institutionnel, je partirai de remarques qui m’ont été faites alors que j’étais enseignant et coordinateur au sein d’un lycée expérimental pour raccrocheur, à Paris3. Il est à noter que ces propos ont été tenus tant par des collègues enseignants que par des représentants de la hiérarchie administrative ou pédagogique.

S’ils (les élèves) sont hors de l’école, c’est qu’il doit bien y avoir une raison, les reprendre, cela signifie que l’on remet en cause le travail des collègues ».

Rompre avec l’Ecole, ce n’est pas seulement rompre avec l’apprentissage4, c’est aussi, pour un adolescent, rompre avec tout ce qui a marqué et organisé une grande partie de sa vie depuis parfois l’âge de 3 ans. Décrocher signifie donc couper les liens avec un processus d’apprentissage valorisé par un diplôme ou une formation, mais aussi avec des adultes dans leur fonction accompagnatrice et formatrice. Décrocher signifie aussi sortir d’un schéma d’intégration sociale et professionnelle balisé ; on connait, en France particulièrement, l’importance des diplômes et la difficulté qui existe à construire un projet hors des voies ouvertes par une formation reconnue. Quitter l’école implique aussi de perdre un rapport au temps socialement reconnu ; depuis le plus jeune âge, l’Ecole scande la vie des jeunes à travers les moments ritualisés que sont les vacances, les changements de classe et de cycles, les trimestres et leur cohorte d’évaluation, les débuts et les fins de journée (avoir un « bon emploi du temps…ou pas »). Décrocher c’est aussi abandonner des relations particulières avec ses pairs ; les relations de l’école ne sont pas celles de la famille ou de la ville. Autour de l’Ecole se nouent des échanges, centrés sur la vie lycéenne et collégienne. La rupture du lien avec l’école marque aussi une rupture dans la relation familiale ; souvent les familles sont passées par des phases différentes, alternant des moments d’abattement, d’énervement, de découragement ou de recherche de solutions. Il est à noter que, avant que le décrochage ne soit avéré, les relations entre les la famille et l’école ont souvent été compliquées. A travers la présentation rapide des différentes dimensions du décrochage, on constate qu’ils recouvrent un phénomène complexe qui ne peut se résumer à l’efficience du travail d’un ou de quelques membres d’une équipe éducative. Il s’agit d’un mécanisme qui renvoie à l’ensemble de la proposition pédagogique et institutionnelle telle qu’elle a été vécue par les jeunes. Il est donc difficile de renvoyer la responsabilité à des comportements professionnels individuels. Au contraire, on pourrait même partir du postulat que, lorsque tout le monde a fait son travail, le travail n’est pas fait pour empêcher le décrochage ou permettre le raccrochage… Les cours ont été donnés, les Conseillers Principaux sont intervenus auprès de l’élève et des parents, les personnels de direction ont certainement réuni les différents avis nécessaires. Et pourtant, il y a eu décrochage. Il ne s’agit donc pas d’incriminer le travail engagé par chacun mais l’efficience du cadre lui-même pour près de 150000 jeunes par an.

Ils ont eu leur chance dans l’Ecole publique comme les autres, s’ils ne l’ont pas saisie, c’est leur problème ».

Si le décrochage renvoie à une logique plus systémique que fonctionnelle, deux questions se posent pour lutter contre ce phénomène : comment agir en prévention et comment intervenir en remédiation ? Le chapitre 1er de la loi sur la refondation de l’Ecole5 pose, entre autres, le principe suivant : Le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l’égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser. Il veille à l’inclusion scolaire de tous les enfants. L’avant dernière phrase pourrait être résumée par le postulat de l’éducabilité de tous. Nous pourrions d’ailleurs y ajouter que chaque enfant a, non seulement les capacités d’apprendre, mais qu’il en a en plus l’envie. La dernière qui renvoie à une conception inclusive de l’Ecole, pose la question de la responsabilité de celle-ci quand elle a échoué dans ses missions, le décrochage pouvant être considéré comme un de ses échecs. Le nombre de décrocheurs est suffisamment élevé, autour de 12% d’une classe d’âge, pour cesser de renvoyer à la responsabilité individuelle des enfants ou des familles. Agir contre le décrochage implique d’accepter l’idée que le modèle scolaire doit être adapté aux élèves réels, et non à un élève fantasmé, sorte de « puer pédagogicus », comme les économistes imaginant un « homo economicus » permettant, par ses comportements toujours rationnels, de rendre opérationnel leur modèle. Il est donc nécessaire de repenser l’Ecole dans sa globalité, en particulier dans la conception que se font ses acteurs de l’élève et de sa place dans celle-ci. Gilbert Longhi, ancien proviseur qui a accueilli une structure expérimentale pour élèves raccrocheur au lycée J Lurçat à Paris1 parle à propos de l’Ecole « d’univers pédophobe »6. Admettre le postulat de l’éducabilité implique aussi d’offrir la possibilité de la deuxième chance dans l’Ecole. Ne pas trouver sa place à 16 ans dans le système scolaire n’implique pas qu’on ne la trouvera pas à 17, 18…ou 20. Il est donc nécessaire d’accepter cette idée, pourtant apparemment simple, que les adolescents sont des êtres en construction qui peuvent évoluer et passer des caps. Cette deuxième chance doit pouvoir être offerte dans l’Education Nationale et non quasi systématiquement dans des voies de formation parallèles, comme cela avait été initié par le ministre Chatel en 2011 qui proposait de lutter contre le décrochage scolaire par la mise en place de proposition principalement…en dehors de l’Ecole : « Des plateformes rassemblent au niveau local les responsables de l’éducation nationale, de l’enseignement agricole, des centres de formation d’apprentis, des missions locales, du service public de l’emploi, du réseau d’information jeunesse, et les collectivités territoriales compétentes. Elles sont mises en œuvre et coordonnées sous l’autorité des préfets en lien avec les autorités académiques. Le développement de dispositifs diversifiés dits de “seconde chance” contribue à apporter des réponses personnalisées à chaque jeune. L’objectif est de réinscrire le décrocheur dans un parcours de formation, d’accompagnement ou dans des activités destinées à préparer au mieux son entrée dans la vie active »7. Il n’est pas question de dire que des parcours de formation parallèles, comme l’alternance, ne peuvent pas répondre pertinemment aux besoins de certains jeunes. Cependant, l’Ecole ne doit pas se dédouaner de sa responsabilité et ne pas travailler à être, avant tout, sont propre recours.

Si les moyens que vous utilisez (structure expérimentale) étaient octroyé à l’ensemble du système scolaire, il n’y aurait pas de décrochage ».

La question des moyens est récurrente. Reste à préciser de quels moyens nous parlons. Lutter contre le décrochage implique une prise en charge particulière des élèves, tant dans le cadre de la prévention que de la remédiation. Les structures expérimentales, regroupées au sein de la FESPI8, qui ont, dès le début des années 2000 décidé de proposer des pédagogies particulières pour permettre le raccrochage se présentent bien comme des structures alternatives. Structure car leur proposition implique une prise en charge globale de l’élève sur tous les plans (modalités d’enseignement, vie scolaire, rapports aux adultes, aux espaces, aux temporalités, aux familles…) Alternative car les équipes considèrent que c’est au sein de l’Ecole publique que doivent s’inventer des solutions différentes pour permettre à chacun d’atteindre les objectifs en terme de savoirs scolaires et sociaux fixés par le cadre général. Il n’est pas question ici de décrire le fonctionnement de ces structures, cependant, quelques aspects communs entre les différentes propositions peuvent être relevés. Le premier point est la revendication du « faire équipe » comme étant le socle impératif de fonctionnement du projet. L’absence de hiérarchie (la coordination étant assurée par un membre issu de l’équipe) et des modes de prise de décision collectifs sont au centre de leur fonctionnement. Il ne s’agit pas d’un choix reposant sur des schémas idéologiques préétablis mais d’un moyen permettant la mise en œuvre d’une indispensable cohérence éducative. De plus, les publics de raccrocheurs demandent une forte capacité de réactivité que seul un travail d’équipe réel, c’est-à-dire qui implique de dépasser le simple partage des taches, permet. Le deuxième point est une redéfinition des professionnalités. Travailler dans ce types de structure implique d’accepter de sortir de son pré carré disciplinaire, et d’intervenir, parfois en doublette, dans des activités pouvant s’éloigner des attendus habituels. Ainsi, à titre d’exemple, être référent (ou tuteur) d’un élève, c’est accepter une situation où le professeur passe d’une parole qu’il dispense à un collectif à un moment d’échange individuel, où il faut, finalement, savoir aussi se taire. Le troisième point, rendu possible par les deux premiers, est de considérer que le décrochage est le résultat d’un dysfonctionnement global, et qu’il est donc indispensable d’élaborer une proposition cohérente prenant en compte tout les aspects de la prise en charge d’un élève dans un établissement scolaire. C’est donc la cohérence entre les modalités d’apprentissage, les rythmes, l’accompagnement personnel, la liaison avec les familles, l’ouverture sur l’extérieur qui permettront, entre autre la réussite de chacun. S’impliquer dans ce type de projet implique donc de repenser sa professionnalité. Les taux d’encadrement n’y sont pas supérieurs à ceux d’un lycée lambda. En revanche, si le statut des personnels éducatifs reste le même, leurs fonctions changent. La question des moyens ne se pose donc pas en terme prioritairement quantitatif, mais bien en termes de cohérence et d’adaptation de la proposition. Ce qui est fait dans ce type de structures, qui tendent d’ailleurs à se développer, éclaire en creux ce qui pourrait être imaginé dans l’ensemble du système scolaire, et qui n’est parfois pas très éloigné des instructions officielles.

Le décrochage, pourrait, paradoxalement apparaitre comme une chance pour le système éducatif. En objectivant la difficulté de celui-ci à se construire comme un système inclusif, il l’oblige à se questionner et à imaginer d’autres modes de fonctionnement plus propices à la réussite des élèves. Le dernier rapport sur les actions engagées dans le cadre de la lutte contre le décrochage est très révélateur. Son titre, « Agir contre le décrochage : alliance éducative et approche pédagogique repensée »9, est significatif d’une approche questionnant l’ensemble du fonctionnement de l’Ecole. Actuellement, des structures type Microlycée se développent dans toute la France, soutenues par la DGESCO. En forçant le trait, nous pourrions donc arriver à ce renversement de situation, où ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans l’école vont concourir à améliorer la situation de ceux qui y restent.

Philippe Goémé


(1) Revue Diversité « Le décrochage scolaire, Des processus au parcours hors série n°14 – septembre 2012
(2) http://www.refondonslecole.gouv.fr/…la_prevention_du_decrochage_scolaire.pdf
(3) Pôle Innovant Lycéen ; pilparis.org
(4) Goémé P, Hugon M A, Taburet P ; Agir contre le décrochage, des pistes pédagogiques et institutionnelles pour agir ; SCERN/CNDP, collection repères pour agir ; Paris 2012
(5) Loi sur la refondation de l’Ecole, juillet 2013 : http://www.legifrance.gouv.fr/…
(6) Longhi G, Dix conseils pour…Développer une bienveillance scolaire globale, café pédagogique, 2012 : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2012/…
(7) http://www.legifrance.gouv.fr/…
(8) : Fédération des Etablissements Scolaires Publics Innovant ; FESPI.org
(9) Agir contre le décrochage, alliance éducative et approche pédagogique repensée, inspection générale de l’éducation nationale, juin 2013. http://cache.media.education.gouv.fr/file/…