Pédagogie et psychothérapie institutionnelles

Le Colloque Pédagogie et psychothérapie institutionnelles s’est tenu à Gennevilliers les 7 et 8 novembre 2025 avec pour thématique :  « Soigner, éduquer, accompagner aujourd’hui : dynamiques d’institutionnalisation et de désinstitutionnalisation” . Emilie Lecâtre, membre de l’équipe pédagogique du Microlycée de Paris y a participé ; elle nous livre ici, ce qu’elle en a retenu.

Pratiques Institutionnelles contre Logiques de Déliaison

Fort des apports théoriques et pratiques à la croisée de l’éducation, du soin et des sciences sociales, l’espace de dialogue et de réflexion offert à près de 200 chercheur·es, praticien·nes et formateur·rices les 7 et 8 novembre 2025 lors du colloque « Soigner, éduquer, accompagner aujourd’hui : dynamiques d’institutionnalisation et de désinstitutionnalisation » a su réunir de nombreuses approches éducatives contemporaines tout en interrogeant les dynamiques actuelles des institutions scolaires, sociales et soignantes. Comme l’explique l’appel à contribution, le constat de départ est le suivant : “l’ensemble des métiers du lien, qu’il s’agisse des lieux et structures de soin, des établissements d’enseignement et de formation, des différents secteurs du social et du médico-social est pris dans des logiques de déliaison qui viennent faire obstacle aux tâches pour lesquelles ces organismes ont été conçus et qui entravent l’indispensable et inachevable travail d’humanisation de l’homme”. La parole est donc donnée “à celles et ceux qui continuent d’œuvrer selon les perspectives ouvertes par les pionniers de la psychothérapie et de la pédagogie institutionnelles, et qui ont su poursuivre leurs actions et leurs réflexions avec toutes les inflexions et les évolutions que leurs conditions d’activité ou les changements dans la relation aux publics accueillis ont nécessité.https://reseau-pi-international.org/colloque-pedagogie-et-psychotherapie-institutionnelles-genneviliers-7-et-8-novembre-2025/

 

Un héritage théorique actualisé.

Les travaux de Fernand Oury posent les fondements d’une pédagogie articulant institutions, inconscient et collectif au cœur desquelles les médiations symboliques ‘instituent’ car elles permettent au groupe-classe de devenir un lieu d’apprentissage du politique. Associé à la pensée de François Tosquelles à l’origine de la psychothérapie institutionnelle, la conception de l’institution comme réseau de liens vivants, et l’idée de l’« école de liberté » constituent des repères majeurs pour penser les dynamiques d’institutionnalisation, de désinstitutionnalisation et de transformation des pratiques éducatives et soignantes. Célestin Freinet inspire, quant à lui, les dimensions matérielles et techniques de nombreuses pratiques présentées lors de ce colloque (texte libre, journal, correspondance, coopérative) qui apparaissent comme socle d’une pédagogie active, démocratique et ancrée dans l’expérience vécue des élèves et des apprenants. Issus du courant de l’analyse dite ‘institutionnelle’, les travaux de René Lourau et Georges Lapassade apportent des outils conceptuels essentiels pour penser les tensions entre institué et instituant. Enfin, les références à Freud, Lacan, Jean Oury ou encore Jean Allouch soulignent l’importance d’une lecture clinique des pratiques pédagogiques et institutionnelles. La psychanalyse peut alors elle aussi être mobilisée pour penser la place du sujet, du transfert, de l’inconscient et du langage dans les processus éducatifs et formatifs, notamment dans les contextes d’inclusion, de violence scolaire ou de formation des adultes.  Les apports contemporains issus de la sociologie, de la philosophie critique, de l’anthropologie et des sciences de l’éducation achèvent de nourrir une pensée transdisciplinaire, attentive aux contextes, aux subjectivités et aux enjeux politiques des pratiques dont le colloque témoigne à de nombreux égards. Ces échanges s’inscrivent donc dans un effort d’actualisation de leur héritage théorique. 

Résultats d’une élaboration collective et plurielle, pensée et portée depuis plusieurs années par les comités d’organisation, de parrainage scientifique, d’expertise des ateliers, des récits d’expérience et des communications, une somme exceptionnelle de recherches, témoignages et enquêtes recueillis sous forme de livret, est consultable en ligne :

https://pi-psy.sciencesconf.org/data/pages/Livret_Colloque_Gennevilliers_novembre_2025.pdf

Ces ressources ainsi que l’accueil et les dynamiques sur le site de l’Université de Cergy bousculent les règles du jeu institutionnel car elles inscrivent des collectifs, des cadres ou des pratiques en mouvement dans une perspective qui penserait peut-être l’innovation non pas comme un mot d’ordre mais comme souffle, fort des fragilités, du tâtonnement et de la complexité de la réalité des pratiques. En effet, la diversité des cadres méthodologiques mobilisés ici témoigne de la richesse de la recherche en éducation qui assume ses tensions et sa dimension politique. Toutes les contributions sont situées et engagées, critiques de la capacité des approches institutionnelles à fournir des réponses contemporaines aux défis éducatifs, sociaux et cliniques. 

Ce colloque a pu mettre en lumière une grande pluralité de terrains et d’échelles d’expérimentations pédagogiques selon lesquelles les principes institutionnels seraient transférables et capables d’adaptations fines en fonction des publics, des cadres normatifs et des histoires locales. 

Dans leur intervention « Former à la pédagogie institutionnelle dans l’enseignement supérieur : enjeux, résistances et déplacements », Arnaud Dubois, Patrick Geffard et Gérald Schlemminger interrogent la possibilité d’une pédagogie institutionnelle à l’université, dans un contexte marqué par la standardisation et l’individualisation des parcours.

« Former à la pédagogie institutionnelle, ce n’est pas transmettre un modèle, mais créer les conditions pour que les sujets fassent l’expérience du collectif comme espace de pensée, de conflit et de responsabilité. »

Bruno Robbes propose une lecture institutionnelle des crises actuelles de l’autorité à l’école.

« L’autorité n’est ni une qualité personnelle ni une technique de gestion de classe ; elle est une fonction instituée, toujours à reprendre collectivement. »

Au contact des équipes des structures alternatives de l’Education Nationale, Sandrine Benasé‑Rebeyrol mène une réflexion sur les espaces institutionnels de réunion ou d’analyse de pratique où se dessine la réflexivité collective riches de tensions essentielles :

« Les espaces institutionnels en formation ne visent pas à pacifier les tensions, mais à leur donner une forme symbolisable, condition de la subjectivation professionnelle. »

Face aux logiques de fragmentation, de contrôle ou de normalisation qui fragilisent le travail du lien, isolent les professionnels et appauvrissent les collectifs, les pratiques de ré-institutionnalisation : conseils, dispositifs coopératifs, médiations symboliques sont donc portées par un élan commun. 

Les pratiques présentées interrogent toutes à leur façon les rapports de pouvoir, les figures de l’autorité, la place du collectif, l’accueil de la singularité et la reconnaissance des conflits comme moteurs de transformation en elle-même, sans doute aussi instituante. 

Parmi les questions soulevées lors des échanges et qui nous animent encore au-delà de ce colloque: 

  • Comment réinvestir les institutions comme lieux de soin, d’éducation et d’émancipation, capables d’accueillir la singularité sans renoncer au collectif ? 
  • Les élans psycho-socio-éducatifs peuvent-ils se passer d’un travail politique sur l’actualisation des cadres, statuts, rôles et fonctions ?  
  • Comment documenter les effets à long terme des dispositifs coopératifs tout en renforçant les articulations entre pédagogie, psychothérapie et travail social ? 
  • Comment soutenir les postures de praticien·nes-chercheur·es et améliorer les conditions d’exercice et la reconnaissance des acteurs de terrain ?
  • Comment configurer des espaces qui soient d’authentiques laboratoires d’élaboration collective instituante ? 
  • Comment rendre le débat politique plus attentif aux conditions concrètes d’exercice des métiers de l’éducation, de la formation et du soin? 

 

Cet événement a reçu le soutien du laboratoire CIRCEFT équipe Clepsydre de l’Université Paris 8, de l’association Cliopsy, de CY Advanced Studies de CY Cergy Paris Université, du laboratoire ECP de l’Université Lumière Lyon 2, du laboratoire EDA de l’Université Paris Cité, du laboratoire EMA de CY Cergy Paris Université, de la Haute École Libre Mosane – HELMO Liège, de la faculté Sociétés & Humanités de l’Université Paris Cité.